VOYAGE EN CHARENTE
« Tempus fugit, tempus remanet »
AU CHÂTEAU DE MONTMOREAU
« Tempus fugit, tempus remanet »
AU CHÂTEAU DE MONTMOREAU
Texte Louise van de Werve
L’idée du voyage en Charente émergea lors d’une visite de l’Ancienne Nonciature, en 2023. L’architecte d’intérieur et historienne de l’art, Anne Derasse, entreprit la restauration de la prestigieuse demeure et, en conversant, elle évoqua le château de Montmoreau en Charente, son autre lieu de vie et de passion. Si nous situons assez bien le Périgord ou la Charente maritime, force est de reconnaître que la Charente est un peu plus mystérieuse… Angoulême et Cognac, les deux villes principales du département résonnent néanmoins très agréablement à nos oreilles ! Comment définir le parcours de notre périple ? En départageant simplement la région selon les quatre points cardinaux, la sélection se fit très naturellement.
Premier jour, la Charente du Sud
Château de Montmoreau
Après un léger dîner suivi d’une nuit réparatrice, le bus nous conduisit dès le matin en direction de la petite cité de Montmoreau. L’air était frais et léger, la lumière vive et joyeuse. De loin déjà, nous apercevons le château. Il surplombe la vallée, perché stratégiquement sur une colline occupée depuis l’Antiquité. Anne Derasse nous accueille au pied de la butte et tout en gravissant la drève de tilleuls, nous l’écoutons raconter l’histoire incroyable du site. Le nom du village, Monte Morelli, le Mont des Maures, évoque les invasions arabes du VIIIe siècle. Ensuite, dès le XIe siècle, formant une halte privilégiée sur la route occidentale du chemin de Saint-Jacques de Compostelle, la butte de Montmoreau devient le siège d’une puissante seigneurie. La lignée des premiers seigneurs, Alo ou Alon, perdure jusqu’en 1366. Nous apprenons que les seigneurs de Montmoreau figuraient parmi les quatre grandes familles de l’Angoumois, désignées pour porter la chaise de l’évêque d’Angoulême. On disait qu’il était porté par deux « Monts », Montmoreau et Montbron, et par deux « Roches », la Rochefoucauld et La Rochandry. Et en effet, nous entendrons souvent évoquer ces noms prestigieux lors du voyage.
À la fin du XIVe siècle, après les ravages de la guerre de Cent Ans, le château est détenu par la famille de Mareuil, seigneurs de Villebois. Ils entament sa reconstruction : ils épargnent le porche et la chapelle de l’édifice initial qui seront enterrés sous 4m de terre. Les vestiges seront étalés sur la colline afin de créer un terrain plat. Tout en intégrant les tours rondes du XIe siècle, le corps central et la tour hexagonale d’escalier furent édifiés dès la 2è moitié du XVe siècle dans un style gothique tardif annonçant déjà la Renaissance. En 1585, la seigneurie passe à la famille de Rochechouart, qui y demeure jusqu’au début du XVIIIe siècle. Ensuite, le château change plusieurs fois de mains. Nous le retrouvons durant la Seconde Guerre mondiale occupé et endommagé par un bataillon SS. À l’abandon après la guerre, le château est heureusement classé Monument Historique en 1952, suite à la découverte de la chapelle dite « souterraine ».
Nous fûmes émerveillés par la beauté de cet ensemble exceptionnel, des éléments décoratifs médiévaux toujours en très bel état de la chapelle, protégés par leur long ensevelissement et traités avec délicatesse afin de respecter le mieux possible les patines et matériaux d’origine, ainsi que les éléments Renaissance du château. D’emblée, nous plongeons grâce à cette visite au cœur du voyage. Nous écoutons avec émotion Anne Derasse nous conter ce chapitre récent de l’histoire de Montmoreau et de son acquisition en 1999. Sous la direction de l’architecte en chef des Monuments Historiques Philippe Villeneuve, initialement chargé du département de la Charente avant de devenir le sauveur de Notre-Dame de Paris, ils réhabilitent avec grand soin les toitures et superbes charpentes du XVe siècle. Le travail est de longue haleine et la visite détaillée d’Anne Derasse et Jörg Brauër exprime leur attachement pour ce lieu magnifique : nous nous demandons quels trésors dorment sous la paisible étendue de gazon… Parallèlement à la restauration, leur vocation est d’ouvrir le site à des événements culturels questionnant notre rapport au temps et à la transmission de la mémoire. L’exposition de photos anciennes de Montmoreau en témoigne tout comme celle des monolithes, œuvre de Jörg Bräuer, en bois de cèdre issus des anciens chais Monnet à Cognac, gravés de phrases d’auteurs évoquant le temps… Émus, admiratifs de tout ce travail et enchantés par tant de raffinement, nous entrons dans la vaste salle à manger dont le décor principal est la table longuissime autour de laquelle nous nous asseyons pour la dégustation d’un savoureux buffet !
Château de Chalais
Presqu’à regret, nous reprenons la route… Arrivant à Chalais, notre regard est happé par ce château colossal dominant la ville. La demeure constitue le berceau historique de la famille Talleyrand-Périgord. Son origine remonte à la fin du XIe siècle. Ce site stratégique, à la confluence de la Tude et de la Viveronne, a toujours porté une forte valeur défensive. Les sources de renseignements sont hélas peu nombreuses, la majeure partie des archives ayant disparu. Il est classé Monument Historique depuis 2003.
Nous attendons devant le châtelet… L’administrateur du Château, Jean-Louis Bruneau, descend pour nous le double pont-levis du XVIe siècle et nous présente les nouveaux propriétaires du château Monsieur et Madame Théry, d’origine lilloise. Charmés par leur accueil chaleureux, nous entamons la visite. Quel bonheur et quel spectacle ! Rien de docte, rien de pompeux dans ce récit mais le talent d’un remarquable conteur nous emporte dans des siècles d’histoire ! Nous retenons que le château entre dans la lignée des Talleyrand au XIIIe siècle par mariage. Dès lors, la famille y établit sa résidence pendant plus de six siècles. Suite aux dégâts causés par la terrible guerre de Cent Ans puis des guerres de Religion, le château sera amplement transformé : la tour carrée à mâchicoulis, le grand escalier d’apparat, les deux immenses salles de réception et deux pavillons flanquant la façade ouest font leur apparition.
Les salons conservent les aménagements effectués par l’humoriste Yves Lecoq, acquéreur du château en 2011. Grand amateur d’art, il tenait cette passion de sa grand-mère, elle-même collectionneuse et antiquaire. Nous traversons les salons sur une enfilade de… 100 mètres ! Dans la chapelle ornée d’un autel typique de la Contre-Réforme, Jean-Louis Bruneau relate la triste histoire de Françoise de Montluc, princesse de Chalais suite à l’exécution tragique de son fils Henri en 1626 pour avoir conspiré contre Richelieu. Pour adoucir son chagrin, elle fit construire cette jolie chapelle. Entre 1758 et 1762, Maurice de Talleyrand-Périgord, LE futur homme d’État, vécut chez son arrière-grand-mère Marie-Françoise de Rochechouart. En souvenir de ces belles années, il entreprit la dernière grande rénovation intérieure du château. S’il fut largement épargné durant la Révolution, le château connut bien des revers au XIXe siècle. En 1883, sans descendance directe, le château fut légué à la ville pour y aménager un hospice pour personnes âgées. Le projet entraîna la dispersion du mobilier et de biens immeubles. L’hospice actif jusqu’en 1939, servira ensuite d’hôpital militaire, de logements, de restaurant et de centre d’expositions. À l’étage, plusieurs inscriptions au-dessus des portes nous rappellent le temps de l’hospice et l’ampleur des travaux de restauration à venir. En prenant congé de nos hôtes, nous exprimons notre admiration et nos encouragements pour ce fameux défi. À Chalais, les histoires se suivent, ne se ressemblent pas et se transmettent.
Notre journée s’achève par une balade vespérale dans les rues du vieil Angoulême. Sur les pas de Florent Gaillard, directeur des archives départementales de Charente et directeur du musée du papier, un de ses amis d’enfance, Philippe Fougère nous ouvre les portes de son hôtel particulier, l’hôtel de Bardines. Nous pénétrons dans un ravissant jardin de ville avec une vue imprenable sur la cathédrale romane Saint-Pierre. Florent Gaillard nous emmène ensuite sur la promenade des remparts en direction du quartier Magelis, au Musée du papier. Nous y découvrons l’importance d’Angoulême depuis le Moyen Âge comme port saulnier et depuis le XIXe siècle pour ses moulins et industries papetières. Cette tradition du papier à Angoulême l’a instaurée « Ville de l’Image ». A ce titre, elle est nommée depuis 2012 ville créative de l’UNESCO.
Après un léger dîner suivi d’une nuit réparatrice, le bus nous conduisit dès le matin en direction de la petite cité de Montmoreau. L’air était frais et léger, la lumière vive et joyeuse. De loin déjà, nous apercevons le château. Il surplombe la vallée, perché stratégiquement sur une colline occupée depuis l’Antiquité. Anne Derasse nous accueille au pied de la butte et tout en gravissant la drève de tilleuls, nous l’écoutons raconter l’histoire incroyable du site. Le nom du village, Monte Morelli, le Mont des Maures, évoque les invasions arabes du VIIIe siècle. Ensuite, dès le XIe siècle, formant une halte privilégiée sur la route occidentale du chemin de Saint-Jacques de Compostelle, la butte de Montmoreau devient le siège d’une puissante seigneurie. La lignée des premiers seigneurs, Alo ou Alon, perdure jusqu’en 1366. Nous apprenons que les seigneurs de Montmoreau figuraient parmi les quatre grandes familles de l’Angoumois, désignées pour porter la chaise de l’évêque d’Angoulême. On disait qu’il était porté par deux « Monts », Montmoreau et Montbron, et par deux « Roches », la Rochefoucauld et La Rochandry. Et en effet, nous entendrons souvent évoquer ces noms prestigieux lors du voyage. À la fin du XIVe siècle, après les ravages de la guerre de Cent Ans, le château est détenu par la famille de Mareuil, seigneurs de Villebois. Ils entament sa reconstruction : ils épargnent le porche et la chapelle de l’édifice initial qui seront enterrés sous 4m de terre. Les vestiges seront étalés sur la colline afin de créer un terrain plat. Tout en intégrant les tours rondes du XIe siècle, le corps central et la tour hexagonale d’escalier furent édifiés dès la 2è moitié du XVe siècle dans un style gothique tardif annonçant déjà la Renaissance. En 1585, la seigneurie passe à la famille de Rochechouart, qui y demeure jusqu’au début du XVIIIe siècle. Ensuite, le château change plusieurs fois de mains. Nous le retrouvons durant la Seconde Guerre mondiale occupé et endommagé par un bataillon SS. À l’abandon après la guerre, le château est heureusement classé Monument Historique en 1952, suite à la découverte de la chapelle dite « souterraine ». Nous fûmes émerveillés par la beauté de cet ensemble exceptionnel, des éléments décoratifs médiévaux toujours en très bel état de la chapelle, protégés par leur long ensevelissement et traités avec délicatesse afin de respecter le mieux possible les patines et matériaux d’origine, ainsi que les éléments Renaissance du château. D’emblée, nous plongeons grâce à cette visite au cœur du voyage. Nous écoutons avec émotion Anne Derasse nous conter ce chapitre récent de l’histoire de Montmoreau et de son acquisition en 1999. Sous la direction de l’architecte en chef des Monuments Historiques Philippe Villeneuve, initialement chargé du département de la Charente avant de devenir le sauveur de Notre-Dame de Paris, ils réhabilitent avec grand soin les toitures et superbes charpentes du XVe siècle. Le travail est de longue haleine et la visite détaillée d’Anne Derasse et Jörg Brauër exprime leur attachement pour ce lieu magnifique : nous nous demandons quels trésors dorment sous la paisible étendue de gazon… Parallèlement à la restauration, leur vocation est d’ouvrir le site à des événements culturels questionnant notre rapport au temps et à la transmission de la mémoire. L’exposition de photos anciennes de Montmoreau en témoigne tout comme celle des monolithes, œuvre de Jörg Bräuer, en bois de cèdre issus des anciens chais Monnet à Cognac, gravés de phrases d’auteurs évoquant le temps… Émus, admiratifs de tout ce travail et enchantés par tant de raffinement, nous entrons dans la vaste salle à manger dont le décor principal est la table longuissime autour de laquelle nous nous asseyons pour la dégustation d’un savoureux buffet !
Deuxième jour, Charente du Nord
Château de Verteuil
Nous arrivons dans la brume et longeons une étonnante drève de cèdres de l’Atlas. Georg Thaler et sa fille Hemma Thaler acquirent récemment le château occupé durant plus de mille ans par la famille de La Rochefoucauld. Nous sommes accueillis par Sébastien Feuillade, l’administrateur du château. Il nous raconte avec une certaine nostalgie plusieurs pans d’histoire de France liés à celle de la prestigieuse famille et leurs hôtes non moins prestigieux : le célèbre auteur des Maximes, François VI qui rédigea ici ses Mémoires, les séjours de rois et reines dont Charles Quint en route vers l’Espagne et en l’honneur de qui fut planté un if devant lequel nous ne résistons pas à prendre la pose !
En 1958, la marquise Anne de Amodio, née La Rochefoucauld fonda à Verteuil l’association des “ Vieilles Maisons Françaises”.
Construit en 1080, le château domine le village et la vallée de la Charente, comme une tour de contrôle sur la route de Limoges à La Rochelle entre les cours de France et d’Espagne. À plusieurs reprises, le château fut démoli et toujours reconstruit avec des éléments des précédents châteaux : pendant la guerre de Cent Ans, ensuite durant les guerres de Religion, durant l’épisode de La Fronde en 1650, puis pendant la Révolution en 1793. Après la restauration en 1815, le château fut rénové dans le style romantique puis néogothique. En 1893, Frantz Jourdain, architecte anversois d’origine a rénové l’intérieur de la tour du XIVe siècle en bibliothèque. Classé monument historique en 1966, le château a obtenu sa pleine protection en 2010. Nous prenons congé de notre charmant guide en bas du parc par une petite porte et nous traversons le ravissant village en direction de l’église Saint-Médard. Il s’en dégage une immense poésie. Nous apercevons là-haut les tours en poivrières du château et la tour du clocher, quelle ligne d’horizon ! Le long de la rivière se trouve un ancien couvent des Cordeliers datant des XVe-XVIe siècles. Comme tous les villages de Charente, Verteuil possède sa petite église romane, ici Saint Médard. Un superbe ensemble en terre cuite grandeur nature issu du château, figure la mise au tombeau et est exposé depuis le XIXe siècle.
Domaine de l’Abrègement
Philippe d’Hémery et deux de ses fils nous accueillent chez eux autour d’un formidable déjeuner constitué de spécialités charentaises… Dans ce domaine de 8 hectares, tout est résolument orienté vers l’art et la lumière. La couleur est présente partout, savamment orchestrée, originale et fascinante, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du château. Les espaces verts ont toujours été prédominants à l’Abrégement. Le label Jardin Remarquable attribué en 2009 et le classement Monument Historique en 2014 montrent combien le lieu est exceptionnel et … résilient. En effet, la grande futaie de chênes, plantée au XVIIIᵉ siècle, fut ravagée par la tempête de 1999. Philippe d’Hémery et sa famille entreprirent une vaste restauration avec l’appui du paysagiste Philippe Dubreuil. Ils firent appel à des artistes internationaux – Andy Goldsworthy, Antony Gormley, Christian Lapie, Joël Shapiro qui chacun à sa façon, transformèrent les bois sinistrés en sculptures monumentales, offrant au parc une identité unique entre mémoire et art contemporain. Car la mémoire est importante à l’Abrègement… Nous n’y comptons pas moins de sept siècles d’histoire et une transmission familiale ininterrompue. Son nom viendrait de sa vocation d’accueil des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle et d’un partage de territoire aux mains des La Rochefoucauld au XIVᵉ siècle. En 1750, le domaine passe par mariage à la famille d’Hémery. Celle-ci fit bâtir la demeure actuelle tout en conservant comme c’était souvent le cas, les caves voûtées et les tours d’entrée médiévales.
Ce bout de journée à l’Abrègement fut magique. Notre balade dans les allées sobres aux tons blancs et verts en dialogue avec les œuvres, ensuite dans le potager clos du XIXᵉ siècle aux légumes et fleurs principalement jaunes et orangés aurait pu s’éterniser mais nous avions encore un rendez-vous et pas des moindres. Nous étions attendus à Paisay-Naudouin, au château de Saveilles.
Château de Saveilles
De loin, nous aperçûmes les tours pointer dans la plaine et un très long mur ininterrompu encadrant le pourtour du domaine. Nous arrivions à nouveau dans un lieu exceptionnel. Malgré le retard et la bruine, nous fûmes adorablement accueillis par Christian de Mas-Latrie, délégué départemental de la Demeure Historique pour la Charente, et son épouse. La visite put s’effectuer en une heure au lieu de deux, notre hôte nous tint tous en haleine et bien concentrés autour de sa chère demeure.
Nous nous situons à la frontière du Bas-Poitou et de l’Angoumois. Le château veille sur son village depuis plus de sept siècles. Ce n’est qu’au début du XVIe siècle que Jacques de La Rochefaton, héritier des lieux, entreprend la construction du château actuel, après avoir obtenu en 1508 le droit d’y établir une châtellenie avec justice seigneuriale et château fort. Construit sur un plan féodal, Saveilles évolue peu à peu vers un style Renaissance, mêlant défense et élégance. La vaste cour rectangulaire, les tours à meurtrières, les douves humides et les ponts de pierre rappellent son rôle militaire, tandis que l’art de la sculpture – lucarnes à sujets mythologiques, le haut de cheminée, la statue d’Hercule illustrent le raffinement de la Renaissance. Saveilles joue un rôle de premier plan durant les guerres de Religion. Convertis au protestantisme dès 1534, les La Rochefaton font du château un bastion huguenot. Henri de Navarre, futur Henri IV, y séjourne avec Marguerite de Valois, qualifiant la famille de ses « amis ». Mais lorsque l’Édit de Nantes est révoqué en 1685, les protestants angoumoisins, représentés par les frères Touchimbert, tentent en vain d’intercéder auprès du roi : ils seront emprisonnés à la Bastille. Peu après, les seigneurs de Saveilles retournent au catholicisme, et sont autorisés à bâtir une chapelle dans la cour en 1703. Détruite sous la Terreur, elle est reconstruite en 1868 par les Bourdeille. Le château n’a jamais quitté la lignée familiale depuis 1307. Transmis par héritage familial, de père en fils ou en fille, Saveilles a traversé les siècles entre les mains de plusieurs familles illustres, et enfin ses propriétaires actuels, Monsieur et Madame de Mas-Latrie, tous soucieux de préserver ce patrimoine exceptionnel. Nous les quittons, désolés de repartir si vite, ils se consoleront en dégustant la collation prévue avec Anne Derasse dont la présence colore tout notre parcours.
Troisième jour, la Charente de l’Est
Château de Rochebrune
Sous la pluie, nous prenons la route vers l’est du département, en direction du Limousin. Le Château de Rochebrune apparaît au bout d’une drève de tilleuls, et nous nous empressons d’entrer à l’intérieur du château pour nous protéger de la pluie. Plusieurs bouquets ornent joliment les différents salons et nous suivons avec enthousiasme et curiosité Chantal et Henri de Richemont à travers le château. Un récit passionnant, personnel et spontané. Son expérience de vie est remarquable, ayant étudié à Harvard, travaillant à Paris, et maire de Rochebrune depuis de nombreuses années, l’écouter conter la longue histoire du château et de ses occupants fut un régal. Les premières pierres du château ont été posées par Jourdain V, Prince de Chabanais, avant son départ en terre sainte pour les croisades aux côtés du roi Richard Cœur-de-Lion. Les propriétaires successifs du château, ont marqué de leur empreinte l’édifice qui rassemble aujourd’hui les souvenirs de plusieurs époques. Le mobilier empire, les plafonds peints de la Renaissance aux motifs mauresques, les tapisseries, les armes, recèlent les innombrables secrets du château et nous en découvrons certains. Retranché derrière ses douves, rythmé par ses tours, le château de Rochebrune nous montre un bel exemple d’art roman militaire. Ravis par la visite, nous avons la chance de pouvoir déjeuner sur place et de bavarder en dégustant les mets du bon buffet.
Château de La Rochefoucauld
Perché sur un promontoire dominant la rivière, le château de La Rochefoucauld incarne plus d’un millénaire d’histoire, intimement lié à une lignée dont les origines remontent à l’époque carolingienne. Depuis que Fucaldus, jeune frère du comte de Limoges, y fit ériger une première fortification vers 980, le château n’a jamais quitté les mains de la famille La Rochefoucauld. Cette continuité exceptionnelle illustre l’entrelacement du pouvoir politique et de l’architecture au fil des siècles. De la vallée, la structure du château nous apparaît clairement. Le donjon, la chapelle, les tours, l’aile classique offrent une harmonie rare entre styles médiéval, gothique et Renaissance. On se croirait dans un monumental conte de fées ! Le soleil revenu, nous admirons cet ensemble majestueux et le paysage charentais. Nous attendons dans la cour notre guide qui n’est autre que la duchesse de La Rochefoucauld. Enthousiaste, elle nous explique chaque branche du magnifique arbre généalogique dans la chapelle. Les La Rochefoucauld se sont distingués par de grandes figures : écrivains, prélats, savants, humanistes. François VI, auteur des Maximes, fut un acteur majeur de la Fronde. François XII était un grand philanthrope et fut à l’origine de la Caisse d’épargne en 1818, pour ne citer que ceux-là.
Le premier donjon, érigé au XIᵉ siècle, affiche déjà la volonté de prestige destinée à rivaliser avec le comte d’Angoulême. Au XIVᵉ siècle, alors que la famille est proche du roi, puis sous Jean de La Rochefoucauld, au XVe siècle, le château s’agrandit avec de majestueuses tours et un châtelet d’entrée, affirmant une position d’élite et d’autorité. François II de La Rochefoucauld et son épouse Anne de Polignac, proches de François Ier, transforment l’édifice avec faste : ils commandent les ailes est et sud, magnifiées par des galeries et un escalier majestueux que la légende attribue à Léonard de Vinci. L’élégance et la richesse décorative de ces ajouts placent La Rochefoucauld parmi les plus grands joyaux de la Renaissance. Après un incendie, l’aile occidentale est reconstruite au XVIIIᵉ siècle.
Michèle de La Rochefoucauld est passionnée par ses nombreuses découvertes dans les archives du château : des lettres oubliées, l’histoire d’un tableau, le voyage du mobilier, les liens entre les membres de la famille.
Nous l’écouterions des heures ! Mais nous sommes attendus à Mouthiers-sur-Boëme pour la dernière étape du jour.
Jardin du Logis de Forge
La fin du jour approche à notre arrivée et la lumière est merveilleusement dorée. Ghislain de Beaucé et sa fille Pamela de Montleau nous emmènent à leur suite au cœur du logis de Forge. Le domaine remonte au XVe siècle, la période troublée de la guerre de Cent Ans. Édifié sur un rocher plat dans un paysage où coule la Boëme, il s’étire autour d’un étang alimenté par une puissante résurgence. Le site fut utilisé dès le XIVe siècle comme moulin à fer, puis au fil des siècles comme moulin à blé et moulin à huile de noix, ce qui explique l’origine du nom « Forge ». En 1781, le domaine est acquis par Bernard Sazerac, industriel issu d’une famille de faïenciers et négociants en eau-de-vie. Parfaite incarnation de l’industriel polyvalent du XIXe siècle, il fonde un moulin à papier à La Forge, et y apporte une nouvelle prospérité. La région de l’Angoumois devient un centre important pour la fabrication de papier. De nouveaux bâtiments sont construits pour abriter les ouvriers et les séchoirs à papier.
L’eau, nous déclarent de concert Ghislain de Beaucé et sa fille, est au cœur de l’identité du jardin du Logis de Forge : étang, miroirs d’eau, méandres de la Boëme, rigoles de pierre, cascades, tout s’articule autour d’elle. Elle nourrit une végétation luxuriante d’arbres de nos forêts ainsi que des espèces choisies pour leur beauté ou affinité avec l’eau comme les taxodiums, metasequoias, liquidambars, ginkgos, et une grande variété de fleurs adaptées aux sols humides ou aux jardins champêtres.
Ghislain et Martine de Beaucé firent l’acquisition du domaine au début de leur vie commune. Ils restaurèrent d’abord la maison du XVe siècle et créèrent ensuite sur plus de 5 hectares une succession de sept jardins contemporains aux atmosphères distinctes, reliés par de petits ponts. Voyageurs passionnés, ils s’inspiraient des techniques des paysagistes japonais des jardins de Kyoto, des bassins et de la lumière de l’Alhambra à Grenade, ou encore des jardins Renaissance de l’Italie. Émerveillés et charmés par les jeux d’eau, les sculptures et les décors, les perspectives créées par des compositions végétales raffinées. Le duo plein de tendresse et d’humour formé par le père et sa fille nous dévoile enfin les toiles peintes durant la révolution française, à la façon de tapisseries. À nouveau, nous prenons congé de ces hôtes délicieux et promettons de revenir.
Quatrième jour, la Charente de l’Ouest
Cognac
Doucement le séjour approche de sa fin. Les dernières visites et expériences interpelleront principalement nos papilles gustatives. L’hôtel de L’Yeuse nous aura rassemblés autour d’une grande table. L’ambiance est conviviale, nos mines sont réjouies, l’heure est douce. Le lendemain, nous découvrons rapidement Cognac et la distillerie Hennessy aux mains du groupe LVMH. Voilà qui nous change des moments si raffinés et authentiques vécus ces derniers jours.
La grande particularité du voyage en Charente réside dans l’extrême hospitalité des propriétaires qui nous accueillirent, et ceci grâce à notre amie, la plus charentaises des Belges, Anne Derasse. Les portes de ces demeures d’exception se sont ouvertes sur des personnes de haute qualité, passionnées par le beau et l’humain lovés dans tous les recoins de ces maisons vivantes. Nous la remercions infiniment pour ce remarquable partage.
Terminons enfin cet article en remerciant du fond du cœur Christa van Vooren, membre protecteur que vous êtes nombreux à avoir rencontrée. Lorsqu’elle s’est inscrite au voyage, je me suis permise de lui demander si elle était d’accord de bien vouloir me prêter main forte durant le voyage, Amélie d’Arschot ne pouvant être des nôtres cette année. Enthousiaste et généreuse, elle a d’emblée accepté. Je lui exprime ici aussi toute ma gratitude. L’an prochain, une nouvelle aventure nous attend. Amélie, Christa et moi-même, nous espérons vous y compter nombreux !



